L'Occident païen
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LE MONDE OCCIDENTAL EST-IL CHRETIEN ?

par Valentina Dévedjiéva-Kaléva


ERICH FROMM (1900-1980) est l’un des penseurs les plus brillants dans le domaine de la psychologie, de la philosophie et des sciences sociales. Dans son œuvre « Avoir ou être », Erich Fromm saisit le problème de la place occupée par les valeurs chrétiennes, religieuses et éthiques, dans la société industrialisée actuelle.

L’auteur défend la thèse de leur remplacement subtil, de leur dévalorisation, de leur substitution par des ersatz-valeurs.

Dans une société entièrement orientée vers la possession (possession dans le sens large du terme — possession des objets, des humains, des idées, des partis, des idéologies), la vérité élevée du christianisme périt, perdant son authenticité.

Le monde occidental est-il chrétien ? — Erich Fromm analyse en profondeur et dans toute sa complexité ce problème anthropologique d’importance majeure.

Certes, d’après les sources historiques, la christianisation de l’Europe débute au temps du règne de l’empereur Constantin le Grand (empereur romain de 306 à 337) et s’achève avec la « conversion » des païens aux VIe-VIIe siècles par Boniface et les Pères de l’Église. Mais cette christianisation a-t-elle amené « un changement dans la structure du caractère », et une transformation des valeurs chrétiennes éthiques en modèle comportemental, en nature intérieure des européens ?

La réponse d’Erich Fromm est négative. Il appelle la christianisation d’Europe « une mystification ». Car, pendant deux siècles, du XIIe au XIVe siècle, le christianisme est l’idéologie dominante — dans une certaine mesure asservie à l’Église, l’institution la plus puissante. Mais cette idéologie ne parvient pas à devenir nature même, nature morale de l’homme, facteur de transformation radicale, éclairant la nature humaine.

Selon Erich Fromm certains mouvements chrétiens véritables, voire hérésies et sectes, dont les dirigeants prônent un retour aux principes du Christ, y compris le renoncement à la propriété, font exception à la règle.

Car Christ, Fils de Dieu devenu Fils d’homme, est le symbole grandiose de l’amour pur, s’adonnant jusqu’au sacrifice de Soi-même. Il est « le Héros sans pouvoir » qui « ne veut pas gouverner, ne cherche pas à posséder ». Par conséquent, le héros chrétien est le martyr, ou tout simplement l’homme qui refuse la conquête et la propriété, qui veut donner, se sacrifier et partager.

C’est le contraire absolu du héros païen, personnifié par les personnages des mythologies et littératures anciennes grecque et germanique. Dans ce sens, Achille, le héros du poème d’Homère « l’Iliade », incarne au degré le plus élevé la psychologie et la mentalité du héros païen — le conquérant cruel et triomphant, le vainqueur, le dominateur. La soif inassouvie de gloire, de richesse, du glamour et du pouvoir, c’est là le cœur même de ce portrait moral et psychologique.

Or, lequel de ces deux modèles opposés prédomine en Europe de nos jours, comme dans tout le monde occidental ?

La réponse d’Erich Fromm est claire et nette.

Il suffit de plonger le regard en nous-mêmes, d’observer le comportement de la majorité autour de nous, des leaders politiques, d’étudier attentivement toute l’histoire de l’Europe des derniers siècles, pour prendre conscience que nos valeurs sont celles du héros païen. « Malgré l’influence de l’Église, toute l’histoire de l’Europe et de l’Amérique du Nord est une histoire de conquête, de domination et de pillage. »

Nous reste-t-il l’espoir que seuls les leaders sont des « prédateurs », cependant que la majorité des occidentaux sont des bons chrétiens ?

Erich Fromm nous propose des arguments dans les domaines de l’histoire, de la sociologie, de la psychologie.

Et notre espérance s’avère vaine.

Regardons de près les hystéries nationalistes, signes caractéristiques non seulement des guerres, mais aussi des événements sportifs, Olympiades et Mondial du football... La soif du prédateur de vaincre, de conquérir, de dominer, de prouver sa supériorité — c’est ici la preuve, la preuve du triomphe des anciens instincts païens non maîtrisés, non anoblis, non éclairés...

Là même où doivent régner la solidarité, la compétition empreinte de noblesse, et la paix, se déchaînent les passions ignobles, marquées par les cris des barbares triomphant sur le vaincu, l’écrasé, l’humilié.

Après treize siècles de confirmation officielle comme valeurs suprêmes de l’humilité, du renoncement à soi, de la générosité, de la miséricorde, l’âme reste païenne.

Notre optimisme ne renonce-t-il pas à l’espoir, cet espoir que nous pouvons exprimer de la façon suivante : « Peut-être est-ce la violence des événements qui engage des masses humaines, là où même l’individu le plus élevé se fond dans l’élément déchaîné et dépourvu de raison qui emporte l’inconscient collectif ? » Peut-être dans sa vie privée et dans ses manifestations sociales l’homme civilisé et instruit de l’aube du IIIe millénaire saurait-il vaincre les ténébreux instincts agressifs et devenir un modèle du comportement chrétien ?

Encore une espérance démentie.

Dans le monde actuel pragmatique et rationnel, dans la société moderne fondée sur la concurrence comme principe conducteur, et sur le principe du marché où la personne est une marchandise, l’individu est apprécié par rapport à sa soif d’être le premier, le vainqueur, d’être reconnu et d’amasser des possessions, bref, c’est l’idéal suprême du héros païen. Dans la mesure où l’idéal de vie de notre contemporain est dominé par la recherche du succès, du prestige, de la gloire, des biens matériels, cet idéal est bien du domaine des valeurs païennes.

Suivre l’idéal égocentrique non chrétien ne veut pas dire que la personne est amorale ou immorale. Le problème n’est pas d’ordre éthique, il est d’ordre psychologique.

L’individu peut être créatif, professionnel, honnête, consciencieux et compétent. Mais, chaque fois que la recherche égoïste de biens matériels ou spirituels remplace l’élan noble de servir, de dédier et de donner à l’autrui jusqu’à soi-même, la personne vit les impulsions d’une conscience païenne et non pas chrétienne. Non pas parce qu’elle est immorale, mais parce qu’elle est égocentrique, car l’âme païenne demeure non vaincue, non transformée, non éclairée.

La grande, la suprême vérité spirituelle du christianisme — son appel à l’humilité, au sacrifice et au partage, au service et au don — reste non réalisée dans l’âme de l’actuelle humanité d’Occident. Toutefois dans l’Europe et l’Amérique de nos jours demeure vivant l’espoir soutenu par des individus isolés, des mouvements religieux et sociaux et politiques, des Églises, des représentants de certaines professions humanitaires, des fondations et associations. L’espoir que l’âme chrétienne, même vaincue, jamais ne cédera sa position, militant pour un correctif spirituel élevé — elle mènera son combat avec l’âme païenne jusqu’à la Fin des Temps.


Valentina Dévedjiéva-Kaléva
(traduit du bulgare par Svétoslava Prodanova-Thouvenin)


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APERÇU BREF DE LA VIE ET DE L'ŒUVRE
D'ERICH FROMM

par Patrick Thouvenin


ERICH FROMM
(Francfort-sur-le-Main, 1900 – Muralto, Tessin, Suisse, 1980)

Philosophe et psychanalyste américain d'origine allemande, célèbre pour avoir appliqué la théorie psychanalytique aux problèmes sociaux et culturels.
Il appartint à l'école de Francfort. En 1934 il émigra aux États-Unis et prit la nationalité américaine.

Il rompit avec les théories d'inspiration biologique, considérant que les êtres humains sont déterminés essentiellement par leur culture, laissant à l'individu la possibilité d'une autodétermination indépendante des contraintes sociales.
Psychanalyse non plus freudienne mais plutôt psychologie de l'âme autonome ; psychanalyse marxiste mais fondée sur l'individu, non pas sur la société ; psychanalyse culturaliste laissant à la perspective socio-politique une place plus importante qu'à la perspective clinique.

Il écrivit entre autres la Peur de la liberté (1941), l'Homme pour lui-même (1947), Société aliénée et société saine (1955), l'Art d'aimer (1956), Espoir et Révolution (1970), la Passion de détruire (1973).

ÉCOLE DE FRANCFORT :

Mouvement (et tradition) philosophique et sociologique allemand, issu de l'Institut de recherches sociales créé en 1923 à l'université de Francfort-sur-le-Main. On le désigne aussi sous le nom de « théorie critique ».
Lors de la montée du nazisme en Allemagne, l'« école » fut reformée à New-York. Également, une nouvelle « école » redémarra à Francfort après la guerre.

Le but des chercheurs de l'école de Francfort était d'unir philosophie et sciences sociales. Utilisant le marxisme et le freudisme, l'école de Francfort a développé une critique de la société moderne.
Dans ses grandes lignes, le travail de l'École consistait à identifier les maux de la société moderne et à montrer que seule une transformation radicale de la théorie et de la pratique est en mesure d'y remédier. La théorie critique se donnait ainsi pour objectif d'identifier l'origine des théories et des concepts dans les processus sociaux ; pareillement pour les sciences, lesquelles, dans l'optique de l'École, ne sont pas exemptes de valeurs présupposées, idéologiques, hypothèses à démasquer et soumettre à critique.


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Sources aperçu biographique et « école de Francfort » :
« Dictionnaire Hachette encyclopédique », éd. 2002
« Le petit Robert des noms propres », éd. 2004
« Encyclopédie Microsoft Encarta 2005 »
« L’Universalis multimédia 11 (Encyclopaedia Universalis) »

culture-et-esprit
15/12/2006